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Benjamin Herzberg : « Eisner avait conscience, bien avant beaucoup, que l’intolérance et la désinformation pouvaient dériver vers un fascisme rampant. »
Retour sur la première Semaine Will Eisner - Entretien avec Benjamin Herzberg, ancien assistant de Will Eisner et organisateur de l’événement en France
Propos recueillis par Didier Pasamonik

Bonjour Benjamin Herzberg. Vous avez récemment organisé la première Semaine Will Eisner en France. Pourriez-vous nous expliquer ce qui vous a poussé à initier cet événement dans l’Hexagone ?
Benjamin Herzberg : La Semaine Will Eisner est un événement culturel qui se déroule aux États-Unis depuis une quinzaine d’années. Elle a pour but de célébrer l’héritage de Will Eisner, mais aussi de promouvoir la lecture du roman graphique. Aux États-Unis, le roman graphique est considéré comme un pan majeur de la littérature contemporaine, distinct des comics classiques. En France, la situation est un peu différente puisque la bande dessinée, dès ses débuts, a déjà abordé des formes proches du roman graphique. Malgré tout, Will Eisner reste une figure tutélaire commune, car il a profondément renouvelé la manière de raconter des histoires en bande dessinée. Il a également introduit de nouvelles grammaires narratives et graphiques, tout en abordant la mémoire, la société et les rapports humains avec une profondeur singulière. Pour moi, c’était donc important de faire (re)découvrir un auteur aussi influent et aux multiples facettes.

Vous avez donné plusieurs conférences durant cette Semaine Will Eisner, notamment une intitulée « Les 9 vies de Will Eisner ». Pourquoi parler de “neuf vies” pour aborder cet auteur ?
Benjamin Herzberg : Will Eisner a traversé tout le XXᵉ siècle et a accompagné, voire anticipé, l’évolution du comics et de la bande dessinée grâce à sa créativité et son esprit d’innovation. Il a joué un rôle majeur dans la naissance du concept de “studio” pour la production de comics et fut l’un des premiers auteurs à conserver les droits sur son personnage, The Spirit, au travers duquel il a énormément contribué à l’essor d’un lectorat adulte. Il a utilisé la bande dessinée à des fins didactiques, par exemple pour l’armée américaine ou en tant qu'entrepreneur avec des clients commerciaux. Il a été professeur d'art séquentiel (c'est le nom qu'il donnait à la BD, trouvant le terme comics peu approprié). Dans les années 1970, il découvre l’underground américain et la BD européenne — notamment grâce à des passeurs comme Jean-Pierre Dionnet — ce qui l’amène à créer Un contrat avec Dieu, souvent considéré comme l’un des tout premiers romans graphiques. Il va ensuite signer toute une série d’ouvrages (une quinzaine), sorte de “comédie humaine” personnelle en roman graphique, organisés en cercles concentriques, sur la société, la ville, les communautés, et finalement l'individu. Enfin, sur la fin de sa vie, il réalise des manifestes graphiques plus engagés, explorant notamment l’antisémitisme et le rejet de l’autre. C’est cette diversité de périodes et de thématiques qui justifie qu’on évoque “plusieurs vies” pour Will Eisner. J'en compte neuf, et ayant bien connu Eisner, je trouve que l'image du chat à 9 vies, en même temps espiègle et sage, qui retombe toujours sur ses pattes, à l'affût de sa prochaine aventure, lui convient bien.
Justement, vous avez abordé la question de l’antisémitisme lors de l’événement de lancement au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, en compagnie de Joann Sfar. Pourquoi ce point était-il si important ? Ne risque-t-on pas d’en faire trop aujourd’hui sur ce sujet ?
Benjamin Herzberg : Nous avons été reçus par Paul Salmona et son équipe — Sophie Andrieu et Joseph Hirsch — dans ce lieu magnifique qu’est le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, situé dans le Marais. C’était un choix fort : le musée a déjà accueilli de nombreuses expositions sur la bande dessinée, de Superman au Chat du rabbin, sur Gotlib, sur Goscinny, ou encore sur Joann Sfar lui-même. Le lien est indéniable. Will Eisner, comme beaucoup de dessinateurs de son époque qui ont travaillé pour lui avant de prendre leur envol (Bob Kane, Jack Kirby, Joe Kubert, etc.), était d’origine juive et a été marqué par l’antisémitisme de son environnement new-yorkais et par la montée du nazisme qu’il observait de loin.

C'est cet environnement des quartiers d'immigrés de Brooklyn et du Bronx qu'à évoqué Anne-Hélène Hoog lors de l'événement. Cette expérience a nourri son art : The Spirit, par exemple, s’inspire en partie du dybbuk de la mystique juive — un esprit itinérant, sans super-pouvoirs, à l’opposé du mythe du golem qui, lui, a influencé les super-héros comme Superman. Le Spirit est effet presque un anti-héro, qui vit caché, littéralement masqué, dans un cimetière, et qui, loin de défendre la planète contre des super-vilains, évolue au milieu des seconds rôles, dans les bas-fonds, frappés par la pluie battante qui laisse de trous dans le pardessus. Ensuite, dans ses romans graphiques, Eisner aborde souvent un univers culturel et social très juif : c’est l’environnement qu’il connaissait, et il y pratique une forme d’introspection quasi autofictionnelle, mais ce, uniquement pour toucher à l'universel.
Sur la fin de sa vie, il s’est attaqué directement au mécanisme de l’exclusion, notamment dans Fagin le Juif et Le Complot : L’histoire secrète des Protocoles des sages de Sion, livres sur lesquels j'étais son assistant, où il dissèque la genèse des fausses nouvelles (ce qu'on appelle désormais les "fake news") et les ravages de l’antisémitisme. Ce sont des œuvres prémonitoires : Eisner avait conscience, bien avant beaucoup, que l’intolérance et la désinformation pouvaient dériver vers un fascisme rampant. Joann Sfar l’a souligné lors de la conférence, faisant le lien avec ses propres livres, comme son dernier opus, qui est absolumen t magnifique, Que faire des Juifs ?, et en rappelant à quel point Eisner avait su décrypter et dénoncer ces mécanismes dans ses bandes dessinées. Je conseille à vos lecteurs de visionner la brillante intervention de Joann sur la vidéo de l’événement (ici : https://www.mahj.org/fr/media/hommage-will-eisner ). Pour ma part, la cerise sur le gâteau, c’était la belle dédicace du Spirit que Joann ma gentiment faite après l’événement.

Benjamin Herzberg : Tout à fait. Nous avions noué un partenariat avec les librairies Canal BD pour proposer diverses animations et expositions. C’est finalement à Dijon que nous avons eu la plus belle opportunité, grâce à la librairie Momie et la médiathèque La Parenthèse à Quetigny. Nous y avons donné une conférence devant un public très curieux : il y a eu une quinzaine de questions à la fin, et la présence de journalistes locaux, ce qui prouve l’intérêt local pour Will Eisner. Cela a également permis d’enrichir l’offre de la bibliothèque et de souligner les liens entre Eisner et la BD actuelle. Si Ici Bourgogne avait diffusé l'info en amont de l'événement, c'est la radio juive locale, Radio Shalom Dijon, qui a décidé de préparer une émission spéciale sur Eisner, qui a été diffusée le 11 mars, et dont le replay est disponible en ligne (ici : https://www.radioshalomdijon1.radiowebsite.co/podcasts/benjamin-herzberg-raconte-will-eisner-706 ) . Pour moi c’était une chance, car le format d’une très longue interview de presque 90 minutes a permis à Aurore Tenenbaum de Radio Shalom de me pousser dans mes retranchements. J’ai pu approfondir dans cet entretien des sujets sur la biographie, les motivations, et les techniques de Will Eisner, et bien sûr, vu la thématique de cette radio, de parler de la judéité d’Eisner.

Au-delà de Paris, la Semaine Will Eisner semble aussi s’être exportée en province ?
Quel bilan faites-vous de cette première Semaine Will Eisner en France ? Avez-vous déjà des projets pour 2026 ?Benjamin Herzberg : Pour une première édition, je trouve que c’est une très belle réussite. Nous avons pu compter sur le soutien des éditions Delcourt et Grasset, qui ont communiqué sur les ouvrages de Will Eisner et veillé à ce qu’ils soient bien présents en librairie. Pour l’année prochaine, nous allons anticiper davantage afin d’organiser plus d’événements et d’impliquer un plus grand nombre d’intervenants. J’aimerais aussi que des auteurs de BD actuels partagent directement leur point de vue sur ce que leur a apporté Eisner. Comme Sfar l'a fait cette année avec l'acuité, la tendresse et le regard intime que seul des auteurs de BD peuvent avoir. Avec la Cité à Angoulême, nous discutons de projets de projections de films liés à Eisner et de projets sur des inédits d'Eisner. Il y a également une exposition en préparation autour de l’expérience de Will Eisner durant la Seconde Guerre mondiale, avec le musée La Contemporaine à Nanterre. Tout cela va être coordonné avec la Will Eisner Week globale, donc la première semaine de mois de mars 2026, en partenariat avec les Will Eisner Studios et ma maison d’édition www.gaspeditions.com. Mais, bon, il faut aussi nous laisser le temps de souffler ! On se remet à peine de la première mouture. En attendant, j’invite tout le monde à (re)lire des romans graphiques et des bandes dessinées. C’est un médium à la fois accessible, puissant et universel, capable de traiter tous les sujets et de toucher tous les publics. Will Eisner l’avait compris et nous a légué les clés pour continuer à faire évoluer la bande dessinée dans toutes ses dimensions, qu’elles soient culturelles, sociales ou politiques.
